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Claude Lanzmann : « Shoah » en héritage

La disparition de Claude Lanzmann, et les hommages très nombreux rendus à son œuvre, laissent intacte la question de l’origine du projet majeur qui fut le sien.

 

Comment un homme ayant déjà conquis une place d’intellectuel et de journaliste dans le Paris de l’après guerre, put-il se lancer dans une entreprise sans nom d’une telle ampleur ? On a souvent qualifié l’auteur d’homme emporté. Ce qui lui arriva au début des années soixante dix ressemble en effet à un emportement au sens étymologique, quand une forme de nécessité supérieure s’empare d’une vie pour en changer le cours.

 

Nel mezzo del cammin di nostra vita

mi ritrovai per una selva oscura

ché la diritta via era smarrita.

 

Se retrouver dans une forêt obscure au milieu du chemin de vie, Claude Lanzmann a toujours dit s’être embarqué vers une destination inconnue, sans avoir de forme concertée préalable ni de financement. Dante avait Virgile pour guide à ses côtés dans sa descente aux Enfers. Le film qui s’engageait allait se révéler comme une descente dans la nouvelle forme d’Enfer, non pas fiction, mais réalité étatique et industrielle de la civilisation du XXème siècle, un embarquement sans aucun guide pour appui.

 

« Shoah », le projet, comme le film, est tissé de paradoxes, entre urgence et lenteurs, entre incertitude et détermination, entre témoignage et recomposition. D’où la difficulté d’en parler, car toute assertion peut être aussitôt révoquée.

 

Le projet allait retenir 12 ans son auteur. Il s’est constitué sur la base d’une collecte de mémoire sans équivalent : témoignages de survivants, de voisins des camps, de bourreaux, d’administratifs. Des itinéraires à travers la Pologne – en arpenteur minutieux des camps et des lieux -, Israël, l’Allemagne, les Etats-Unis pour dresser une véritable cartographie de la destruction des Juifs d’Europe, comme Raul Hilberg l’avait fait dès la fin de la guerre sur le plan statistique, quantitatif. Ce sont les deux piliers du monument.

 

Au début des années soixante dix, si l’existence des camps et l’ampleur des massacres étaient connus, la mémoire partagée par la plupart était celle d’une déportation refoulée et atrophiée. Le Procès Eichmann à Jérusalem commença à lever le voile et à ouvrir une nouvelle période.

 

Une nouvelle étape s’ouvrit aussi pour Claude Lanzmann sans qu’aucune difficulté le retienne dans sa recherche de sources qui entraîna des parcours à travers le monde. Retrouver des témoins qui furent au plus proche des chambres à gaz, les Sonderkommando, ce fut désormais une urgence pour lui. L’épisode de Bomba coiffeur dans la chambre de Treblinka est bien connu mais les efforts pour parvenir jusqu’à lui et le convaincre de parler, le sont moins. Le lièvre de Patagonie sous titré Mémoires lui consacre plusieurs pages.

 

La recherche de Bomba est une enquête pleine de rebonds. Aucune mention de lui n’existait, sauf sa présence à Treblinka et son appartenance à la communauté de Czestochowa. Finalement une adresse dans la Bronx est donnée lors d’un colloque à New York. L’exploration des cages d’escalier, le défilé des salons de coiffure conduisent enfin jusqu’à lui. Reste à obtenir sa confiance pour que la parole se délie. Deux jours de solitude en commun créent un lien fort. Mais un long arrêt du filmage et la trace à nouveau est perdue plusieurs années… jusqu’à Tel Aviv où va surgir l’émotion enregistrée par la caméra. Une mémoire vive s’impose à nous et nous atteint, mémoire au présent montée du gouffre de l’oubli et de la souffrance.

 

Loin de toute gestion institutionnelle honnie du devoir de mémoire, le spectateur assiste à l’instant décisif où l’indicible s’exprime et ne se dit pas. La parole suffoquée submerge. Un travail de recherche exemplaire a précédé le tournage car pour interroger de façon valable un savoir aussi complet que possible est nécessaire, au service de l’impératif catégorique de la transmission de la vérité. Le mal absolu de l’extermination s’incarne alors dans des personnages, des situations, des répliques.

 

C’est la méthode préalable mais la réussite finale tient à la qualité d’œuvre, à sa force esthétique. « Shoah » est une totalité, un univers immense conçu au détail près, instant par instant, comme dans un roman de Flaubert où aucun mot n’est superflu, tout s’intègre dans une logique poétique absolue.

 

La mission qui me fut confiée sur l’enseignement de la Shoah en CM2 m’a permis de questionner Claude Lanzmann et c’est l’exemple de « Shoah » qui a fait ouvrir le chapitre de l’œuvre d’art dans la transmission, désormais actif parmi les enseignants.

 

Concluons sur l’ouverture du film. Simon Srebnik, rescapé de Chelmno, chante dans la barque à fond plat comme il le faisait enfant pour le gardien SS. Lente remontée du fleuve Léthé, le long fleuve de l’oubli jusqu’à la proximité des Enfers sans possibilité d’y entrer. L’illumination selon le terme du cinéaste qui lui permit de braver tous les obstacles ce fut l’évidence que le sujet du film serait la mort même et non pas la survie.

 

Notre génération, touchée par la Shoah, n’a toujours fait que frapper à la porte des morts. Il n’est qu’une seule entrée, ultime, celle que Claude Lanzmann a franchie le 5 juillet à Paris.

 

Hélène Waysbord